Il y a quelque chose de séduisant dans le mot « matrimoine ». Il désigne l'héritage culturel, artistique et historique des femmes. Appliqué à la finance, c’est parler d’argent sans rougir, sans se dire que les femmes ne sont pas légitimes. Créer des espaces où les femmes peuvent se parler d'investissement, d'épargne, c'est utile. Bienvenu, même.
Il ne faut pas cherche bien longtemps pour trouver des dizaines d’initiatives pour aider les femmes à construire leur « matrimone financier ». Il s’agit pour la grande majorité de formations, souvent en ligne, qui vont encourager l'indépendance financière en choisissant les fonds d’investissement ou l’immobilier. La dernière en date, la Matrimoine Academy, propose une série d'événements visant à connecter les femmes qui s'interrogent sur la gestion de leur patrimoine financier.
Mais cette formation et les autres dans son genre ont toutes un point commun : elles s’adressent à des femmes qui ont déjà de l’argent. Des « hauts profils », des administratrices de conseils d'administration, des responsables chez fonds d’investissement. Ce n'est pas sans intérêt. Ces femmes ont certainement des choses à s'apporter. Mais présenter cela comme une réponse aux inégalités économiques entre les femmes et les hommes, c’est un peu audacieux.
L’écart de patrimoine ou de matrimoine ne se creuse pas faute de confiance en soi face à un portefeuille d’actions ou un projet immobilier. Il est le résultat d’inégalités salariales, de carrières interrompues pour garder les enfants, de travail mal ou non rémunéré. Une femme sur sept en Belgique a subi ou est à risque de subir des violences économiques. Elles maintiennent les femmes dans une dépendance structurelle, que des cercles d'investissement pour hauts revenus ne viendront pas résoudre et que l’argent frais apporté à des entreprises internationales, purs produits du capitalisme, exacerbera.
Marie Guérin, à l’initiative de la Matrimoine Academy a raison sur un point : les femmes n’ont pas besoin d’être éduquées. Car ce n’est pas un problème de compétence. Mais sa réponse, « décomplexer leur rapport à l’argent », ne règle rien. Il ne s’agit pas d’un problème de complexes à lever lors d'une soirée entre initiées. C'est le cœur du patriarcat financier qu’il faut remettre en question.
Dans son livre « La femme endettée », fruit de vingt années d’enquêtes en France, en Inde ou encore au Sénégal, la socioéconomiste Isabelle Guérin place la femme au cœur du système capitaliste. « Grâce » à la finance, elles font le contraire de s’enrichir. Ce sont elles qui gèrent la dette du foyer, gratuitement, pendant que ces crédits qui font vivre des entreprises financières.
Décomplexer le rapport à l'argent des femmes qui en ont déjà, sans interroger la structure qui en prive tant d'autres, c'est soigner un symptôme sans d’attaquer à la racine du problème. La finance, aussi solidaire et féministe soit-elle, ne peut pas se contenter d'ouvrir les portes d'un club à quelques femmes supplémentaires. Elle doit questionner son propre fonctionnement, ses règles, ceux et celles qui en bénéficient et ceux et celles qui subissent. Cela passe par des politiques fiscales qui cessent de pénaliser les carrières à temps partiel, par une reconnaissance économique du travail domestique, par des mécanismes de crédit qui ne ciblent plus les femmes précaires comme variable d'ajustement du foyer.
La question de la semaine
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