« Pour éviter tout attachement émotionnel, nous l'appellerons Analyst #3 », peut-on lire dans le rapport de Citrini Research, une firme new-yorkaise spécialisée en dans la recherche en investissement. Analyst #3 est arabophone, équipé d'un téléphone chinois à zoom 150x, de lunettes-caméra, de 15 000 dollars en liquide et d'un paquet de cigares cubains. Sa destination ? Le Détroit d'Ormuz. La suite est digne d'un scénario de James Bond.
Alors que la guerre au Moyen-Orient initiée par les États-Unis et Israël contre l'Iran bat son plein, le Pasdaran iranien bloque le détroit d'Ormuz. Ce goulot de 55 km de largeur est le point de transit d'un cinquième du pétrole mondial. La crise est historique, le prix du baril explose et les marchés financiers sont dans le rouge. Le casino est en ébullition.
Notre héros signe un engagement de non-collecte d'informations à la frontière omanaise qu'il viole immédiatement. Il embauche un pilote de zodiac rencontré trois heures plus tôt dans un port du détroit. Il navigue à quelques kilomètres des côtes iraniennes, sous les drones Shahed, pendant que les patrouilleurs du Pasdaran quadrillent les eaux autour de lui. Il se baigne dans le détroit, cigare à la bouche. Il est intercepté, détenu, son téléphone confisqué. Il s'en sort. Il rentre à New York et livre huit heures de débriefing au siège de Citrini.
Pour spéculer sur le prix du baril, les traders et analystes se basent sur les sources habituelles : images satellites, rapports du Pentagone, flux Bloomberg. Tou·te·s sont à la recherche de l'alpha, cette information que les autres n'ont pas, pour prendre une position de marché avant que le cours ne se corrige.
L'aventure a été concluante : le détroit d'Ormuz n'est ni ouvert ni fermé. Contrairement à ce que pense Wall Street, l'Iran ne bloque pas le passage : il l'a transformé en checkpoint payant. Du pétrole transite et le prix du baril n'est pas bien calibré.
Ils sont fatigants.
Voilà une firme capable de déployer un courage physique réel et une prise de risque considérable pour répondre à une seule question : comment se faire plus de fric ? À l'inverse, personne n'est envoyé dans les mines artisanales au Congo vérifier si les engagements sociaux et environnementaux des entreprises minières sont bien respectés. Aucun speed-boat n'est affrété pour vérifier si les usines de Dacca respectent les normes de sécurité, dix ans après le Rana Plaza. Personne ne vérifie si les armes exportées par les Européen·ne·s ne servent pas à commettre un génocide à Gaza, ou ce que les entreprises agroalimentaires cotées en bourse mettent dans nos assiettes.
Évidemment que non. Ces informations ne font pas bouger les cours. Ce ne sont que des externalités. Le marché a décidé que notre santé et notre environnement relèvent de l’« extra-financier ». Des informations bonnes à mettre dans des PDF que personne ne lit.
Citrini Research vient de prouver, avec panache avouons-le, exactement ce que la finance solidaire répète depuis des décennies : les données publiques sont incomplètes, le consensus de marché est paresseux, et pour comprendre le monde réel, il faut parfois quitter son écran et aller voir. Mais cette leçon vaut pour les détroits comme pour les chaînes d'approvisionnement. Pour le pétrole comme pour les PFAS dans nos eaux. Pour les cours du brut comme pour le travail des enfants.